mardi 2 février 2010

6 La place de la parole et de l’image dans la cosmogonie Vodou

Dans la civilisation noire africaine, la parole vole comme un oiseau. Elle jaillit comme une flamme, elle est présence, instantanéité, fulgurance, elle persuade et elle agit, elle convainc ou suscite la contradiction, l’éveil ou le dialogue… Cette oralité, pour se fixer dans la mémoire collective, s’est servie du support que représente l’image. Elle a pris la forme de la peinture rupestre qui obéit à des règles propres.
Au Bénin, les images qui véhiculent les traces des faits marquants de l’histoire sont communément appelés « les tentures d’Abomey ». Elles prennent la forme d’appliqués de coton tissé et coloré avec les couleurs de l’arc-en-ciel.
Les éléments scéniques s’organisent sous la forme d’espaces qui se suivent les uns les autres pour former une suite d’évènement. Une sorte de conjonction des espaces. Cet ordre commence le plus souvent par la genèse des événements, il se poursuit comme une carte désignant des lieux, où certains évènements cruciaux se sont déroulés. Il est aussi question de règles qui prennent la forme de totems, des signes qui correspondent à des entités, groupe humain ou un caractère animal etc.
Ces traces colorées représentent probablement la première tentative de l’homme, les premières traces marquées dans la matière, pour l’aider à se souvenir des évènements les plus marquants de la vie.
L’élaboration de la forme et l’utilisation des couleurs ont été à l’origine de l’expression et de l’encodage de la mémoire. La parole s’est d’abord fixée dans les chants contribuant largement à la diffusion des principes et des préceptes fondamentaux pour la protection de la vie et la survie de l’espèce.
Dans le panthéon Vaudou, les différentes cérémonies ont d’abord une fonction sociale de transmission des savoirs et des savoirs faire. La manifestation de l’esprit sacré procède par l’objet rituel, le fétiche et le masque. A travers un processus d’initiation, la réflexion autour de la conception de l’objet rituel, les scénarios ritualisés, les paroles véhiculées par les chants qui accompagnent toutes les occasions de la vie quotidienne. Toutes ces composantes ne sont en fait que des séances d’apprentissage, dont le rôle est de fixer les images fortes dans la mémoire collective, ce sont des outils cognitifs pour prémunir des dangers provenant de la nature qui n'a pas encore été apprivoisé par l'homme.
Une nature sauvage qui renferme ses secrets, Cette nature naturante pour faire référence au terme philosophique, qui caractérise chez Spinoza, "le monde en tant que substance infinie" ne demandait qu’à être dompté pour assurer la survie de l’espèce.
L’exemple de l’eau potable indispensable à la vie, à l’activité des pêcheurs et des potiers, suffit à lui seul pour illustrer la maîtrise indispensable des éléments créateurs : le feu et l’eau, l’air et la terre.
L’initiation est ici le processus qui permet à l’homme d’apprivoiser la nature en ayant pour repère le couple d’opposés que nous créons par la pensée, comme : l’efficace et l’inefficace, la plénitude et le vide, le vivant et la mort, le différent et l’identique, le clair et l’obscur, le chaud et le froid, l’énergie et la matière, le bien et le mal, l’un et le multiple, en résumé le soleil et son miroir la lune.
Le soleil est le milieu subtil et impondérable imprégnant tous les corps qui vibrent sous l'effet des ondes lumineuses. Sous la forme de l’arc-en-ciel, il représente la matérialisation du spectre de l’énergie vitale, l’essence de toute création. La lune, quant à elle, est la matrice spéculaire, le moule servant à reproduire l’empreinte du créateur.
C’est ici l’idée du cycle infini qui se renouvelle sans cesse, pour l’homme et la femme, le seul repère du temps qui s’écoule inexorablement, le jour et la nuit, le jour le plus long "solstice d'été" et le jour le plus court "solstice d'hiver", les saisons qui se suivent et ne se ressemblent pas, le cycle mensuel du premier croissant lunaire à la pleine lune; le mois, notre repère temporel.

7 La construction d’une mémoire

La parole et l’image contribuent à cette construction d’une mémoire, celle du temps : dont l’empreinte, le signe apparent est l’ensemble des connaissances issues de cette nature naturante provenant le l’expérience humaine et des pratiques de maîtrise liées à l’activité, la vie de relation. Cette mémoire du temps circule par la parole.
Pour faire face à l’oubli, la parole a été associée aux images « fortes » afin de favoriser le rappel en mémoire. Cette mémoire renferme les principes fondamentaux de la vie dans le milieu naturel.
L’Afrique a fixé la parole dans les images fortes à travers les rituels de conditionnement dont l’objet est de stimuler les procédures d’apprentissage et d'ouvrir l’esprit humain sur une conception du monde. Une connaissance par laquelle la maîtrise de la pensée en terme de création devient possible.
C’est le principe même du devenir conscient de l’identité de l’initié, et cela ne peut se faire que par la pensée. C’est la pensée qui crée ce qui sera.

8 Quelle peut être la place du peintre dans cette construction ?

Nous sommes en mesure de penser avec Goethe que : « Le peintre est un homme qui n’est pas simplement devant les choses mais il s’intéresse à la communication qui s’établit entre elles, avec une réalité qui représente leur essence magique. C’est ici l’art de produire des effets inexplicables, une réalité qui n’est pas un objet. »
De la même manière qu’un homme appelé à être artiste s’intéresse vivement à tout ce qui l’entoure, les chants, les danses, tous les éléments symboliques dont les masques se composent ont attiré mon attention, c’est ce qui motive ce choix initial : une approche compréhensive du mystère qui entoure ces évènements ritualisés. C’est aussi ce qui produit l’éveil de ma sensibilité. Je me suis exercé peu à peu à observer, avec une acuité toujours plus grande.
Verba volant, scripta manent, dit le proverbe : « La parole s’envole, mais les écrits restent ». Pourtant, si la parole vole, elle ne se reprend pas : « ce qui est dit, est dit ». Une fois lâchées, les paroles se répandent partout, aussi difficiles à rattraper que les plumes d’un oiseau.
La civilisation orale aurait pu dire : la parole s’envole, mais les images prennent forme dans le sujet agissant. Ce qui ne veut pas dire que le sens caché est accessible. Ces images qu’offre la civilisation orale africaine, sont une manière de rendre brusquement visible et brusquement muette, une manière de cacher un message et de le confier à la mémoire collective, à une mémoire extérieure qui ne fait pas de bruit, comme endormi dans une attente, de celui qui saura trouver, parce qu’il connaîtra les codes permettant de les faire revivre.
L’image dans la civilisation orale africaine est alors comparable à une pièce de monnaie avec ses deux faces : une face énigmatique déployée dans le seul monde visible, et une face lisible tournée vers ceux qui savent. Il arrive alors que le code qui régit les images du monde noir africain soit brouillé, occulté, dissimulé aux profanes, quand le message est destiné aux dieux et aux esprits sacrés. Pour des raisons de « transmission de savoir ludique » le code peut être réservé à quelques initiés. De la sagesse et de l’éthique sont indispensables pour manipuler certaines images qui, tout compte fait, sont des instruments de conditionnement opérant dans l’acte d’apprendre. De la même manière qu’on apprend à protéger la vie, l’on pourrait apprendre à la détruire, c’est ce qui explique que certains codes ne sont pas délibérément confiés au premier venu.
En définitive, l’artiste qui participe à la création de ces images, n’est pas appelé uniquement à représenter la surface d’une apparence, mais une totalité vivante qui parle à toutes nos forces spirituelles et sensibles. Une totalité qui suscite notre désir, élève notre esprit et dont la possession nous rend heureux. Une entité qui est pleine de vie vigoureuse parfaitement formée et belle. C’est vers cela que l’artiste doit tendre. La réflexion est donc nécessaire afin que la forme, la matière et le contenu s’accommodent, s’intègrent et s’interpénètrent. De la sérénité et de la conscience, voilà les beaux présents pour lesquels l’artiste remercie le créateur : de la conscience afin qu’il ne soit pas saisi de frayeur devant l’horreur et enfin, de la sérénité afin qu’il sache représenter tout de manière agréable.
Dans l’univers Vodou, tout est vibration. Toute action, tout geste, tout mouvement, toute pensée engendrent des vibrations indéfinies qui se répercutent dans le monde entier et qui participent à sa création. Pour vibrer à l’unisson de cette culture, il me faut prendre le bâton de pèlerin, de jour comme de nuit, marcher dans les sillons du passé, en me rapprochant le jour des sages qui détiennent le savoir ancestral, et en puisant la nuit dans le réceptacle de ma mémoire onirique, c’est dire la volonté délibérée, doublé du rêve qui conduisent cette quête de lumière pour éclairer ces traces.

9 Une recherche du sens

La recherche de cette vérité transcendante, c’est-à-dire « la matérialisation de l’énergie vitale » : les traces du passé, du présent et celles en cours de construction ; conduit plusieurs de mes tentatives. La première démarche est une rencontre du surréalisme dans l’espérance d’une solution pour exprimer les émotions vécues. C’est ainsi que prend forme l’une de mes premières composition picturale : Chaque chose en son temps.
Dans cette peinture, par un jeu de miroir une tête bleue, tournée vers la nature s’ouvre, et laisse apparaître une lumière centrale entre les yeux. Derrière la tête bleue, un visage de chair, rouge au dessus duquel s’élève une tête qui porte sa vision au loin dans l'espace ou dans le temps.
Deux paumes de mains jaunes et vertes tentent en vain de protéger ce visage.
Enfin un personnage, une femme censée représenter la mère observe cette situation et n’intervient pas.
L’œuvre humaine dans cette peinture, c’est l’orientation du parcours du créateur qui prend la forme d’un fluide universel bleu qui coule de façon continue, une énergie qui circule dans la boite crânienne bleue dont le rythme s’accélère pour tendre vers le rayonnement jaune de l’énergie de la création.
C’est ici un itinéraire emprunté pour aller de l’obscurité vers la lumière, de la froideur de l’ignorance (bleue comme la couleur de la boite crânienne dans cette composition – (planche n°1), un bleu qui caractérise l’absence et la cristallisation de la sensibilité. Le point de départ, c’est bien de l’ignorance qu’il s’agit, et l’œuvre du vivant c’est vraiment la recherche du sens qui procède par l’observation.
Dans cette peinture, c’est une épreuve que le jeu de miroir laisse découvrir avec un caractère ouvrier, en terme d’édifice construit pierre après pierre, d’où découle le sentiment d’exister et une sensation de plénitude.
S’il existe une fonction ici c’est le sens de l’orientation, celui de la direction à prendre. Il ne s’agit pas simplement du bon vouloir des uns ou de prévisions de certitude et d’incertitude des autres. On apprend principalement à s’orienter par les sens. Le sens alors se découvre, se dévoile, il s’incarne et prend corps et s’éprouve dans la chair rouge chemin faisant, par la souffrance. Pourquoi ne pas parler de l’incarnation du sens.
L’étonnant, c’est que le sens vient d’un ailleurs qui nous échappe mais qui s’impose avec perte ou fracas, ou avec une insistance obstinée qui se caractérise par une répétition obsédante en cas de surdité et d’obstination, parfois par un éblouissement ou l’émotion enfin douce est apaisée. Avec cette expérience humaine une nouvelle manière de penser s’est imposée.


Ce qui caractérise l’élaboration de ma peinture,
c’est d’abord la recherche du sens profond de
l’œuvre humaine. Elle s’organise et prend forme
dans l’image que l’homme projette sur le monde.
C’est aussi l’univers familier de la forme, et
sa troisième dimension inspirée par la sculpture africaine.

0

10 Chaque chose en son temps

L’essentiel de l’œuvre humaine se trouve dans la matrice et le contenu, dans le sens de l’acte posé : la naissance, les empreintes et les traces laissées par la main de l’homme et de la femme.
Il faut se résigner au sort momentané qui nous est fait, même s’il nous paraît pénible et injuste, car le temps n’est qu’une fiction, et il faut avoir la certitude d’un avenir meilleur. si l’on mène une vie simple, il nous faut avoir une conscience paisible.
Quand on espère sans impatience, on peut être assuré de la récompense future. Pour cela, il suffit en effet d’orienter l’ambition et l’amour propre dans le sens des lois naturelles et éthiques, de leur substituer la modestie, pour s’attirer à soi les meilleures influences.
Ces lois universelles que certains nomment « Lois de nécessité » sont la médiation permettant d’accéder à un degré supérieur de conscience. Tout l’art du vivant représente la contribution de l’homme conscient du devenir de l’humanité et cette contribution n’est possible que par l’éveil de toutes nos facultés, tant intellectuelles, qu’intuitives. L’union du savoir et de la connaissance est toujours indispensable pour œuvrer dans l’ordre souverain


Chaque chose en son temps
Tout arrive à qui sait œuvrer et attendre. Respirer suffit !
Huile sur vélin d’arche – 1985 – Haut. 67 cm x larg. 47 cm
©ADAGP/THOMAS KOUNDE



11 La recherche de la forme


« Ce qui sépare l’homme de la nature,
c’est la capacité de passer du réel à l’imaginaire et vice versa
sans altérer l’ordre normal de l’équilibre de la vie. »


L’année 1985 concrétise la maturation du cheminement créatif qui m’a permis d’initier un concept qui porte un nom « l’image rythmée ». Il s’agit de transformer un langage prosaïque en un langage poétique et rythmique, en me référant au serpent mythique et à la manifestation de l’énergie vitale.
C’est la trame qui constitue le cheminement que l’initié doit suivre pour accéder à la considération poétique des lois de la structure de l’univers par l’apprentissage, d’abord une tentative d’accommodation, la rencontre entre le créateur et son objet de création, ensuite le dialogue qui en découle l’assimilation des rapports existants entre l’univers et tous les êtres réels.